
Peyami Safa
La Neuvième Salle de chirurgie externe est une œuvre autobiographique de Peyami Safa, considérée comme l'un des exemples les plus aboutis du roman psychologique dans la littérature turque.
Le déchirement intérieur vécu par le narrateur de quinze ans qui, tout en affrontant le risque d'infirmité ou de mort dû à la tuberculose osseuse qui ronge sa jambe, éprouve un amour empreint de fierté mais sans issue pour Nüzhet, de quatre ans son aînée. Le déclin corporel progresse en parallèle avec les préparatifs du mariage de Nüzhet avec le docteur Ragıp.
Istanbul ; couloirs d'hôpitaux froids et angoissants, maisons de province et des faubourgs, gare de Haydarpaşa et somptueuse demeure bourgeoise avec jardin à Erenköy.
1915 (Période de la Première Guerre mondiale, mentionnée dans le journal intime à la date du « 5 Teşrinievvel - 1915 » / 5 octobre 1915).
Une atmosphère pesante, mélancolique, claustrophobique, empreinte de maladie et de douleur ; bien qu'elle s'illumine par moments de la joie printanière et trompeuse de la demeure d'Erenköy, elle replonge aussitôt dans une tension psychologique intense et sombre, saturée d'odeurs d'hôpital.
Première personne du singulier (je), une voix narrative d'une profonde lucidité introspective, dotée d'une grande épaisseur psychologique, mûrie par la douleur et éminemment subjective.
L'intrigue s'enracine dans les rigides conventions sociales et médicales du début du XXe siècle à Istanbul. Une cloison invisible sépare les personnes saines des malades. La maladie interagit directement aussi bien avec les règles rationnelles de la médecine qu'avec la psychologie individuelle.
La fin de l'époque ottomane ; une société marquée par les influences de l'occidentalisation (apprentissage du français, cosmopolitisme, snobisme à l'européenne), les mariages arrangés et les préoccupations de classe.
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Tandis qu'il s'agit pour le narrateur d'une passion vitale et absolue, les sentiments de Nüzhet demeurent dans le registre de l'affection fraternelle, du jeu et de la camaraderie d'enfance. L'inclination de Nüzhet pour le docteur Ragıp creuse de manière dramatique le fossé qui les sépare.
Mais grand Dieu, pourquoi suis-je condamné à coucher dans cette chambre cette nuit, pourquoi ne me lève-je pas pour marcher jusqu'à chez moi et ne pas m'effondrer évanoui dans le vestibule de ma maison ?
Deux tempéraments diamétralement opposés. Ragıp est bien portant, brillant, rationnel et superficiel ; le protagoniste est malade, profond, passionné et vulnérable. La tension entre eux affleure à travers des confrontations intellectuelles.
Le pacha et le docteur se mirent à m'assaillir avec leurs idées cosmopolites simplistes.
Le pacha éprouve de l'affection pour le jeune homme et encourage ses lectures, mais dès qu'il s'agit de l'avenir de Nüzhet, il le considère comme une menace et le met sèchement en garde, menant leur relation au bord de la rupture.
Nüzhet est ta sœur. Vous avez grandi ensemble. C'est ta sœur !
La tante veut tenir le jeune homme à l'écart de Nüzhet. Elle perçoit son mal à la fois comme un « microbe » physique repoussant et comme une contagion pernicieuse menaçant l'avenir de sa fille.
On ne badine pas avec cela, ma fille, c'est un microbe...
Pour Ragıp, Nüzhet représente l'épouse idéale ; quant à Nüzhet, elle se résigne peu à peu devant cet homme dont elle se gaussait au départ. La direction de la relation est entièrement sous la coupe de Ragıp et de la tante.
Si j'étais libre, j'irais jusqu'à Berlin.
Une empathie absolue et une communion dans la souffrance. Le narrateur s'efforce de taire son chagrin à sa mère, car la peine de celle-ci redoublerait son propre tourment.
Les peines confiées aux mères ne se divisent pas, elles se multiplient.
Une relation d'autorité médicale froide mais réaliste. Le chirurgien est telle une figure quasi divine détenant le destin du jeune homme ; il le réprimande, mais cherche en réalité à le sauver.
Cette fois-ci, il viendra ! Il ne tient aucun compte de mes avertissements, mais cette fois, ce n'est plus la médecine, c'est la nature elle-même qui le menace directement.
Une figure maternelle dominante pousse sa fille vers un mariage riche et sain. Bien que Nüzhet se rebelle de temps à autre, elle finit par céder peu à peu aux injonctions de sa mère.
Écoute ! Tu dois m'écouter ! Tu as trouvé ta vie dans la rue, ma parole ? Dieu nous en préserve... Les microbes !
Le père est protecteur envers sa fille. Bien qu'il s'incline en partie devant les ambitions de son épouse, c'est lui qui est en position d'approuver la décision finale.
Mon père n'a pas refusé, il a dit : « Réfléchissons ». Il réfléchit.
Nurefşan, la servante de la demeure, est le témoin des souffrances silencieuses du jeune homme ; bienveillante envers lui, elle fait office d'alliée en lui rapportant les vérités cachées de la maison.
La pauvre fille soignait cet oiseau dans sa chambre... « L'affaire avance. D'ici un jour ou deux, la promesse sera scellée. »